27 janvier 2009
Hauteville
Après mon
opération, la rééducation de mon épaule toute trouée mais toute
neuve eut lieu à Hauteville. Hauteveille-Lompnès, charmante petite
ville de l'Ain. L'établissement est situé sur les hauteurs de la
ville, à presque mille mètres d'altitude. Autrefois il y avait là
les sanatoriums, c'est dire le bon climat de la région ; de l'air
vif et pur, du ciel bleu, de la froidure aussi. Pendant trois
semaines, alors que la neige avait recouvert le paysage
qu'éclaboussait le soleil jailli d'un ciel sans nuage, j'ai aimé
me promener sur ce plateau battu par les vents. Mes yeux ont pleuré, des larmes ont roulé sur mes joues glacées mais cela n'avait rien
à voir avec un quelconque chagrin, ici tout était bonheur et
allégresse, j'avais envie de chanter, et de rire, et de m'envoler !
J'ai vécu
trois semaines auprès de personnes que je n'aurais jamais
rencontrées par ailleurs. A l'étage où j'étais, quarante lits,
quarante épaules à rééduquer, des femmes et des hommes d'âges et
d'horizons différents, quarante personnes avec le même problème
de rééducation, mais chacun avec sa vie et les problèmes y
afférent. Des liens d'amitié se tissèrent au fil des jours. Nous
avons fini par former un petit groupe, le cercle des poètes disparus
disais-je en riant. Nous nous retrouvions à table, au salon pour discuter ou jouer aux cartes, à la piscine (ah
la piscine, toute chaude, comme pour narguer la neige tourbillonnant
derrière les immenses baies vitrées, le bonheur du jour !), nous
déambulions dans les rues de la petite ville, sur les routes bordant
les sapinières que le vent faisait gémir et nous nous amusions
bien. Il y avait là Angèle, Babette et Elise, Rémi, Joseph et
Gérald. Et moi ! Emois... oui que d'émotions lorsque les langues se
délient... la confiance est donnée et les confidences sont
murmurées, avec pudeur mais tellement émouvantes. Il faut dire que
l'éloignement de son quotidien a pour effet (bénéfique) de
prendre du recul, de réfléchir à sa vie, loin du tourbillon de
celle-ci. Le besoin est là aussi de se confier, de «vider son sac».
Angèle, ma compagne de chambre, est malheureuse, l'homme qui partage sa vie ne la voit qu'en bonne à tout faire et quand monsieur n'est pas content, il le lui fait savoir durement...Un tel aveu m'a bouleversée au plus haut point ; Angèle est une personne très agréable, mais tellement peu sûre d'elle, tellement persuadée qu'elle ne vaut rien qu'elle trouverait la situation presque normale ! Je crois que nos discussions furent révélatrices, elle n'est pas retournée chez elle...
Elise a un mari alcoolique. Pourquoi ? Je ne le sais pas, loin de moi de juger des personnes et des situations que je ne connais pas, mais bon sang, Elise est une jolie femme, intelligente et sensée... Elle envisage le divorce, quel gâchis la vie parfois !
Rémi n'est pas heureux, cela se voit et s'entend. Un écorché vif. Mince, le voilà qui tombe amoureux fou de ma copine Angèle ! Rapidement je repère la situation mais Angèle ne voit rien ! Je me suis dit allez peut-être que je me fais un film, et puis même si c'est vrai, pas de panique nous sommes dans un lieu propice à la rêverie, les êtres faibles sont vulnérables et de retour à la maison, tout s'effacera... Eh bien non, Rémi avec lequel je communique régulièrement, a eu la révélation du Grand Amour en la personne de ma petite Angèle. Je suis touchée par ses mots, il m'appelle sa «petite mère» ! C'est tout mignon n'est-ce-pas ? Il faut dire que je suis la plus âgée après Babette.
Gérald... ah Gérald ! Toujours tout en douleurs morales et physiques, un gentil garçon mais les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes. Avec nous il plaisante mais l'on sent que le coeur n'y est pas et quand son épouse arrive en visite, ils se disputent dès les premiers mots.
Je ne parlerai pas de Joseph, je ne sais que dire de cet homme-enfant-sauvage-sociable ! Je l'appelais familièrement «l'homme des bois», ça le rendait heureux et souriant. Je ne sais que dire, je garde au fond de moi ses mots et son sourire, ses facéties et sa fougue.
Et enfin, Babette la radieuse (comme moi !), il faut dire que Babette est une adorable dame d'un certain âge, et même d'un âge certain (euh... non pas comme moi hein !). Elle ne parle pas, elle chante son bel accent ardèchois. Avec toutes nos différences, nous nous retrouverons chez elle dès le printemps, elle nous préparera les délicieux macarons dont elle a le secret.
Alors si vous devez subir une opération de l'épaule ou du genou, n'hésitez pas, venez en rééducation à Hauteville, tous les plus grands du sport y sont passés (les plus grands tout court !).
Et puis rééducation ou pas, le coin est merveilleux pour de belles vacances au calme, en camping ou en gîte, c'est un paradis pour les amoureux de la nature et de la botanique. C'est dans ce secteur que fut tourné le film «Le renard et l'enfant». J'y retournerai avec bonheur. Ne serait-ce que pour aller saluer mon kiné préféré... eh oui, ce fut un séjour de grande qualité à tout niveau ;)
05 janvier 2009
A mon tonton Jojo
C'était mon tonton préféré. Tout comme son épouse, décédée voici bientôt cinq ans, était ma tata préférée. C'est comme ça, on a ses préférences. Depuis toute petite je les ai aimés différemment des autres, à tout âge de ma vie nous avons eu des dialogues forts et tendres. Avec eux, j'ai à tout jamais au fond de mon coeur, des souvenirs merveilleux de mon plus jeune âge où je me sentais protégée, de mon adolescence où je me sentais comprise, de ma vie de jeune femme où ma gaieté leur faisait du bien, de ma période maman où je me sentais attendue alors qu'ils n'avaient pas eu la chance d'être parents, puis de femme prématurément veuve où je me sentais consolée et accueillie.
Mon tonton Jojo vient de mourir, je me sens orpheline. La sépulture aura lieu demain, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Mon premier élan fut de prendre le train pour aller l'accompagner à sa dernière demeure, auprès de son épouse. Ce n'est pas possible. Mon opération de l'épaule est trop récente. Sept-huit heures de train, et beaucoup de kilomètres en voiture... J'entends mon chirurgien « voulez-vous que je vous opère une seconde fois ? »
Mon tonton ne s'apercevra pas de mon absence. Seules quelques mauvaises langues du village ou de la famille, seront là pour critiquer et juger celle qui n'est pas venue. Moi j'ai la conscience en paix : chaque fois que j'ai pu rendre une visite, passer un coup de fil, adresser un petit courrier à mon tonton, je l'ai fait.
Le passé défile devant mes yeux, je revois nos rencontres, nos repas de fête, chez eux, chez nous, je retrouve les photos immortalisant ces moments de bonheur. J'essaie de ne pas pleurer, mais de me réjouir d'avoir eu sur ma route des personnes aussi belles, qui me porteront encore bien bien longtemps.
La veille de sa mort, j'ai parlé à mon tonton au téléphone, je le sentais fatigué mais heureux que je pense à lui, j'étais loin d'imaginer que ce serait notre ultime conversation. S'aimer lorsque la vie est là, quand la mort surgit, il est trop tard.